Nadia Rabhi, trente ans d'images et un site tenu seule
Dans les années 90, Nadia Rabhi photographiait Nirvana, Barry White, Tori Amos, Nina Hagen, Johnny Hallyday, Serge Lutens et Thierry Henry. Les portraits partaient dans des magazines, dont quelques-uns existent encore. En 2026, ce fonds est entré dans le catalogue de Bridgeman Images, l'agence londonienne qui diffuse les archives des musées et des photographes.
Le site qui présente ces images, elle l'a remonté seule début 2026, avec une IA, un budget « qui frôlait le zéro », une base de données perdue en route et un thème cassé plus d'une fois.
C'est une amie. Je lui ai posé cinq questions sur ce que je ne pouvais pas deviner. Ses réponses sont citées telles qu'elle me les a écrites.
Qui c'est
Nadia Rabhi se présente comme photographe plasticienne et portraitiste, et aussi comme chargée de projets culturels : production, coordination artistique. Elle est diplômée de l'École nationale supérieure d'arts de Paris-Cergy, vit et travaille à Paris. Son statut est celui d'artiste-auteur.
Son site range son travail en cinq familles : portfolio, portrait, graphik (le travail personnel), fine art, commandes et transmission (workshops, coordination artistique). À l'intérieur, des sous-catégories comme la vidéo, « pratique de monstration récurrente », ou le print, « indispensable à la pratique artistique ».
La commande et le travail personnel ne sont pas au même étage : le travail personnel, le fine art et la transmission en haut à droite, la commande et le contact en bas à droite. Elle explique plus bas pourquoi.
Vingt ans de commande
La liste des clients tient sur une page. En presse : Télérama, Libération, Courrier international, Géo, L'Express, le Nouvel Obs, Sciences et Avenir, Phosphore, Technikart, Étapes graphiques. En édition : Gallimard, La Martinière, Autrement, J'ai lu, Hatier, Fleurus. En musique : Sony BMG, Universal, Barclay, EMI. Des portraits d'artistes, de comédiens, d'architectes, des pochettes, des couvertures de livres et de magazines et quelques publicités.

Ce qui frappe dans ses archives, c'est la façon de fabriquer. Elle raconte avoir utilisé le Polaroid (600, SX-70) comme image à part entière : décollé, manipulé, assemblé avec des éléments graphiques. Des portraits composites pour la presse, faits à la main, bien avant que les outils numériques rendent ce genre de montage courant. Le graphisme et la photo avancent ensemble chez elle depuis le début.
Je lui ai demandé à quel moment le travail personnel était passé devant la commande.
« J'ai toujours mené de front un travail personnel et de commande, seulement la vie a fait que, selon les moments, il fallait faire plus de commandes que de travaux personnels. Notamment quand il s'est agi d'élever ma fille. C'est d'ailleurs pour cela qu'on trouve un silence de onze ans dans mes expositions par exemple, et que j'ai peu d'expositions personnelles. Question de priorité et de moments. Il est vrai que depuis qu'elle vit sa plus belle vie en haut de ses montagnes, je me suis re-concentrée sur mon travail personnel. »
« Néanmoins, la modernité fait que c'est beaucoup plus compliqué de mener ce travail vraiment à haut niveau maintenant, du fait du jeunisme pratiqué en France (et même par des gens qui se réclament de la sororité) et, on ne va pas se mentir, d’un certain patriarcat. Je ne vais pas me faire que des ami(e)s en disant cela mais nous sommes un certain nombre de photographes « matures » à le penser ;) »
Pendant une dizaine d'années, son travail a vécu sous un autre nom, trafik-light.
« Trafik-light est un projet communautaire qui n'a pas vraiment percé, né à l'époque de mon agent historique Patrick Skacha / Magnificent. Il devait réunir sur le même site tous les photographes graphistes de Patrick. Seule Catherine Rouzies a suivi, et nous avons donc eu une URL partagée pendant une dizaine d'années avant que je ne reparte sous mon nom personnel, nadiarabhi.com. »
Les archives repartent
L'entrée chez Bridgeman change le statut de ces images. Elles étaient des tirages de travail, des planches-contact, des Polaroid rangés dans des boîtes. Elles redeviennent disponibles pour l'édition, la presse et les projets artistiques, avec cession de droits.
« Ce qui est entré chez Bridgeman Images est mon tout début de carrière et toutes mes photos de stars jusqu'en 2005, au départ beaucoup de musiciens shootés au Pola 600. Je sortais de l'école d'art où j'avais passé mon diplôme avec des Polaroids agrandis sur métal, et j'étais persuadée qu'il fallait tout shooter au Polaroid, les plus grandes stars comprises ! »
« Ce n'est qu'au fil du temps et des commandes que je me suis mise à photographier avec des "vrais appareils", Nikon FM2, Blad, chambre 4x5… et à faire du négatif et de l'ekta. »
« À noter que j'étais une pro de l'E6 en C41, et que je faisais même la technique pub pour certains photographes que j'avais assistés (petite fierté de l'époque). »
Traduction pour ceux qui n'ont pas connu les labos : l'E6 est le traitement des diapositives, le C41 celui des négatifs couleur. Développer une diapositive dans la chimie des négatifs, le traitement croisé, donnait des couleurs saturées et des contrastes durs, très demandés en publicité à l'époque.

Le fonds se consulte sur la page Nadia Rabhi de Bridgeman Images.
Sur son site, elle en tire une réflexion plus large : en quelques décennies, la photographie est passée de l'argentique au numérique, puis aux bases d'images mondiales, puis à la production assistée par IA. Elle a traversé les quatre. Son projet Clic Clac Kodak, une collection d'appareils argentiques et de portraits sur fond bleu, en est l'autre versant : les images d'un côté, les outils de l'autre.
Le travail d'aujourd'hui
Son œuvre la plus visible a été affichée sur un immeuble. En 2023, pendant une résidence de quatre mois au centre Tignous de Montreuil, elle a posé Shinrinyoku sur le Mur Pignon de la place Jacques-Duclos : un portrait « augmenté » de la comédienne Marthe Drouin dans les fougères, 4,5 mètres sur 6. Le titre reprend le nom japonais des bains de forêt pour un espace de méditation dans la ville. ArtsHebdoMédias lui a consacré un article.

Le reste de son travail récent tourne autour du portrait, de l'image composite et du rêve : Strangers Dreams à Mains d'Œuvres en 2021, ID Fragments aux Rencontres de Marrakech et en Arles Off en 2022, Mobile in Mobilis avec Vincent Epplay à Rouen en 2023, ZOO à la galerie Plateforme en juin 2024, et cet été Éclipse Fictions, sur la presqu'île de Rhuys.
« Depuis, le studio photo s’est rendu mobile et se déplace à domicile. J'y cultive un regard très ancré dans le féminin, une approche où l'écoute et l'empathie dictent la prise de vue. »
Celle qui organise
Une part de son activité ne se voit pas dans un portfolio. Elle a co-organisé les 3ᵉ et 4ᵉ éditions de la Biennale de l'Image Tangible ; celle de 2025 réunissait plus de cinquante artistes dans six lieux de l'Est parisien, du 30 octobre au 30 novembre. Elle a lu des portfolios pour le Réseau LUX à l'Espace Niemeyer, a animé des ateliers « studio photo » à l'école MJM Graphic Design, et tient sur son site une série d'entretiens photographiques avec d'autres artistes, « Une rencontre avec… ».
« C'est la partie transmission, qui est venue naturellement avec le temps et avec l'âge. Le fait d'avoir traversé un certain nombre de révolutions techniques donne envie de transmettre son goût pour l'image au sens large, d’initier des capacités à se saisir des nouvelles potentialités techniques et in fine de toujours faire le lien avec la photographie dans ses différentes incarnations. C'est aussi ce qui m'a permis de continuer de travailler aussi longtemps. C'est donc un vrai bagage. »
Le site, qu'elle a remonté seule
Début 2026, ses deux sites étaient figés : nadiarabhi.com, et un blog né d'une formation WordPress pendant le premier confinement. Deux webdesigners s'étaient succédé sur le premier. Elle a décidé de tout reprendre, seule, et elle a raconté le chantier sur son site. Elle y écrit qu'elle a « fini par apprivoiser l'IA pour en faire [son] agent technique », malgré une certaine méfiance.

Deux semaines et demie de travail intensif. La base de données perdue (c'est Gemini qui l'a égarée ; elle a été retrouvée), le thème cassé, des impasses. À l'arrivée : un site refait, les articles de l'ancien blog rapatriés, un texte pilier sur ses vingt-sept ans de pratique, de l'argentique à l'IA, et une navigation réorganisée. Le dernier passage, en septembre, c'est moi : sécurité et référencement.
Les choix qu'elle a faits disent quelque chose de sa façon de travailler :
- L'art en haut, la commande en bas. Le menu mène au portfolio, au portrait, au fine art, à la transmission. La page Commandes et le contact vivent en pied de page.
- Rien qui mesure les visiteurs. Pas de cookie de mesure d'audience, pas de pixel publicitaire. « Non, je ne suis pas une multinationale, les mesures d'audience ne m'intéressent que très relativement. »
- Pas de robots d'entraînement. Elle se sert d'une IA pour tenir son site, et elle ferme la porte aux robots qui aspirent les images pour entraîner les modèles. L'outil, oui ; ses photos comme matière première, non.
« Je n'ai pas envie de me tirer une balle dans le pied ! L'adaptabilité oui, mais je tiens à défendre une certaine photographie d’auteur. Et à donner de la valeur à ce que nous faisons au travers d’un certain professionnalisme, aussi »
« Cela dit, et parce que j'adore la nuance, je reconnais que cela peut rendre service aux non-photographes, à tous ceux qui n'ont pas la technique, et ouvre même de superbes terrains de jeu aux artistes ;) »
Pourquoi l'art dans le menu et la commande en bas de page :
« C'est un choix d'ergonomie mais aussi de bon sens. Le travail personnel nourrit le travail de commande : on voit donc le travail personnel en premier, et comment il irrigue le travail de commande à la suite. À noter que parfois c'est l'inverse ! Les recherches menées en commande peuvent aussi donner de bonnes idées. »
Elle sait où chaque chose se trouve sur son site, et pourquoi elle y est. Chez les indépendants que je croise, c'est rare.
Deux images pour finir
Je lui avais demandé une image. Elle en a choisi deux, « très complémentaires » : l'une pour le regard, l'autre pour le métier.

« Un portrait conceptuel réalisé en atelier avec l'artiste Elise Beaucousin. J’aime ce portrait qui dit tout sans rien montrer ou presque, ça colle parfaitement à mon Women Gaze ;) »

« Le télescopage improbable d’une archive intime des années 70 et d’un immeuble de la porte de La Chapelle. Entre le slogan publicitaire géant et le panneau « défi », les calques superposés créent une image qui a du sens. Une façon de revisiter l’enfance de l’art à l'épreuve du monde contemporain et une manière de défendre cette profession en péril, un vrai défi ! »
Où la trouver
- Son site : nadiarabhi.com
- Sa bio et ses expositions : nadiarabhi.com/bio
- Ses archives 1990-2000 : Bridgeman Images
- Instagram : @nadiarabhi_photo.graphie
- LinkedIn : Nadia Rabhi
Déclaration. Nadia est une amie. En septembre 2026, je lui ai donné un coup de main sur son site, sans facture. Cet article n'est pas une commande et ne lui a rien coûté.
Méthode. Les faits viennent de son site, d'ArtsHebdoMédias (14 février 2023 et 6 novembre 2025) et de ses réponses écrites du 26 septembre 2026. Les images sont publiées avec son accord.
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